Discours de la présidente Velshi lors de la conférence annuelle de l’Office for Nuclear Regulation

Le 5 juin 2019
Londres, Angleterre

Le texte prononcé fait foi

Coopération internationale en matière de réglementation des innovations dans le domaine du nucléaire

Bonjour!

Je suis très heureuse d’être ici avec vous ce matin. Merci à Mark et Adriènne de m’avoir invitée. J’ai eu l’occasion de bien connaître Mark et Adriènne depuis que je suis devenue présidente en août dernier. Ils sont des leaders doués et des collègues fantastiques. Adriènne et moi avons appris à bien collaborer lors d’un match de curling lorsqu’elle était de passage à Ottawa, il y a quelques mois. Je ne crois pas qu’elle comptait un jour essayer ce sport, même si elle est écossaise. Mais, grâce au curling, nous avons appris l’importance de la collaboration, de la planification et de crier bien fort!

Mesdames et Messieurs, nous vivons à une époque remarquable où les changements technologiques se multiplient à un rythme effréné. Par conséquent, le statu quo est intenable. Les entreprises traditionnelles sont déstabilisées, dépassées par de nouveaux rivaux. Pensez simplement aux phrases que nous prononçons aujourd’hui et qui auraient été incompréhensibles il y a à peine dix ans, comme « Je vais prendre un Uber pour me rendre à mon Airbnb et regarder Netflix toute la soirée. » La manière dont nous écoutons de la musique a été réinventée. La façon dont nous prenons et préservons nos photos ne ressemble en rien à ce que nous faisions dans le passé. La manière dont nous nous déplaçons, réservons nos voyages… tout est différent.

Ne faisons pas l’erreur de croire que notre secteur échappe à ces influences. C’est faux. Nous voyons des changements se produire tout autour de nous. La société choisit de plus en plus des solutions énergétiques propres. Le secteur nucléaire compose avec des innovations et de nouvelles infrastructures. Un monde en évolution ouvre la voie à l’ingéniosité et à de meilleures façons de bâtir et de faire les choses. Cela dit, quel est le rapport avec nous et notre rôle à titre d’organisme de réglementation?

En tant que dirigeante de la CCSN, je comprends très bien notre vision : nous travaillons pour respecter nos obligations et atteindre notre objectif d’être un des meilleurs organismes de réglementation au monde – tant aujourd’hui que demain. Je tiens cependant à le dire très clairement : la sûreté demeure encore et toujours primordiale pour nous. Aucune de nos responsabilités n’est plus importante, surtout en cette ère de changement. Nous utiliserons toujours des pratiques de réglementation axées sur la science et le risque, et éprouvées sur le plan technique. Il n’y a pas de place pour les compromis. La CCSN essaie tout de même d’être polyvalente et prête à intervenir dans la mesure du possible. Nous savons très bien que nous sommes ici pour protéger les gens contre le risque – pas contre le progrès.

Que devrions-nous donc faire en tant qu’organisme de réglementation pour nous adapter à cette période de changement intense, assumer nos responsabilités consistant à protéger les personnes contre le risque, mais favoriser les progrès? Selon moi, il y a cinq étapes que nous pouvons suivre ensemble.

Premièrement, l’organisme de réglementation doit être aussi transparent et ouvert que possible. En cette ère de changement rapide, il est plus important que jamais de diffuser le plus d’information possible – et que cette information soit aussi claire que possible. Les gens veulent savoir ce qui se passe dans le secteur, et ils veulent être sûrs que des travailleurs dévoués et talentueux veillent à la sûreté du public. Au Canada, notre Commission chargée de rendre des décisions organise des audiences et des réunions ouvertes au public. Celles-ci sont diffusées sur Internet. De même, un plus grand nombre de documents et de rapports sont maintenant affichés en ligne pour consultation. Des interventions judicieuses du public nous ont grandement aidés à prendre de meilleures décisions en matière de planification de la gestion des urgences hors site et de développement d’évaluations du risque pour l’ensemble d’un site, entre autres. Mais nous devons en faire encore plus pour renforcer la confiance des gens envers nous, en tant qu’organisme de réglementation. Certains membres du public affirment ne pas vraiment savoir ce qui se passe dans le secteur nucléaire. C’est pourquoi nous tentons d’encourager une participation pleine et entière au processus de réglementation. Nous travaillons aussi à rendre nos données scientifiques plus accessibles afin de favoriser le dialogue.

Deuxièmement, nous devrions consacrer plus de temps à examiner comment les autres secteurs et organismes de réglementation s’adaptent en cette ère d’innovation. J’ai en tête des secteurs comme celui des banques, où les organismes de réglementation du Canada et de plusieurs autres pays ont réussi à être assez polyvalents pour permettre au secteur de profiter pleinement des moyens de communication et de la technologie modernes, tout en continuant à protéger le consommateur contre les risques inacceptables. Je parle aussi d’un secteur comme celui de l’aviation, où nous avons été témoins d’un drame affreux impliquant l’avion Boeing 737 MAX. Deux de ces avions se sont écrasés, tuant 346 personnes. La flotte entière est maintenant clouée au sol. Les enquêtes se poursuivent, mais aucune conclusion n’a encore été mise de l’avant. Certaines autorités ont suggéré qu’il pourrait y avoir un lien entre le système novateur automatisé intégré à une technologie datant d’une décennie, et son utilisation par les pilotes.
Il y a aussi plusieurs histoires selon lesquelles Boeing, le titulaire de permis, aurait peut-être joué un rôle trop important dans le processus d’homologation, étant donné que la Federal Aviation Administration des États-Unis, l’organisme de réglementation, n’avait pas la capacité d’évaluer la technologie. J’ai demandé à mon personnel de surveiller ce dossier afin de voir quelles leçons pertinentes il pourrait retenir pour notre secteur et la réglementation. Nous tentons de tirer des leçons des pratiques exemplaires et de les appliquer, mais nous devons aussi analyser les cas où des progrès technologiques auraient – directement ou indirectement – compromis la sûreté.

Troisièmement, nous devons avoir le personnel et l’expertise nécessaires pour valider le travail novateur qui nous est soumis, ou bien nous devons miser sur une expertise que nous ne possédons pas nous-mêmes. À la CCSN, nous prenons déjà des mesures pour nous doter de cette expertise maintenant ou à l’avenir. Nous avons embauché plus de 70 nouveaux diplômés au cours des dernières années afin de nous préparer à une contraction prévue de l’effectif attribuable aux retraites et de transférer les connaissances organisationnelles essentielles. Innover et réglementer l’innovation signifient, par-dessus tout, qu’il ne faut jamais essayer d’induire quelqu’un en erreur à l’égard d’un enjeu qui pourrait avoir des conséquences sur la sûreté ni minimiser l’importance de cet enjeu, même s’il peut nous paraître anodin. Il faut trouver cet équilibre si nous voulons éviter les désastres que pourrait entraîner la mauvaise application de technologies novatrices ou d’améliorations à des technologies existantes. Nos efforts pour y parvenir seraient grandement accrus si les exploitants s’assuraient de tenir les organismes de réglementation au courant et mobilisés dès les premières étapes des nouveaux projets.

Quatrièmement – et il s’agit d’un objectif à plus long terme, mais tout aussi important –, nous devons travailler ensemble et redoubler d’efforts pour promouvoir les carrières en STIM auprès des femmes et des filles. Quoi de mieux pour s’adapter à un monde en évolution que d’amener une nouvelle énergie et de nouvelles perspectives dans notre secteur afin d’attirer les meilleurs et les plus brillants de tous les genres? Lorsque nous donnons du pouvoir aux femmes, tout le monde en profite.

Permettez-moi de vous parler un peu de mon parcours professionnel. J’ai été l’une des premières femmes à travailler dans le secteur nucléaire au Canada. En fait, j’ai peut-être été la première Canadienne à faire du travail avec la radioactivité. Alors je peux vous confirmer qu’il y a eu des progrès pour les femmes au cours des 35 dernières années. Au début de ma carrière, le soi-disant « vestiaire des femmes » était une petite pièce surtout utilisée par les hommes qui s’y réfugiaient pour faire une sieste pendant le quart de nuit. Je me souviens encore de la nuit où je suis sortie de la douche pour trouver un collègue masculin qui ronflait, profondément endormi sur un banc. Après ça, j’ai commencé à verrouiller la porte du vestiaire. Cela ne vous étonnera probablement pas d’apprendre que dans une centrale nucléaire dominée par les hommes dans les années 1980, il y avait peu de surfaces qui n’étaient pas ornées d’une image de la revue Playboy. Quand j’ai commencé à travailler dans une zone de rayonnement, j’ai dû porter une camisole et des sous-vêtements pour hommes. Personne n’avait jamais pensé d’acheter des vêtements pour femmes.  En passant, j’ai visité une de vos installations nucléaires la semaine dernière avec Mina Gohan, l’inspectrice en chef adjointe des opérations nucléaires. Nous avons toutes deux reçu la plus petite combinaison qui était disponible. Ma combinaison m’allait bien, mais Mina – qui est beaucoup plus petite que moi – flottait dans la sienne. Ce n’est pas l’idéal du côté pratique, et ce n’est surtout pas flatteur pour n’importe quelle industrie en 2019. Oui, il y a eu des progrès vers l’égalité des genres depuis mes débuts dans le secteur. Mais ce n’est pas suffisant.

Voici ce qu’il faut retenir : Si nous voulons tirer pleinement parti des avantages de l’innovation, nous devons attirer les meilleurs et les plus brillants dans notre secteur. Les meilleurs hommes et les meilleures femmes. Des gens remarquables avec de bonnes idées. Si nous excluons ou ne tenons pas compte d’une partie de la population, nous n’atteignons pas notre plein potentiel. C’est la responsabilité de chacun.

Je suis très heureuse de constater que le gouvernement du Royaume-Uni s’est donné pour objectif d’augmenter le nombre de femmes dans le secteur nucléaire civil pour qu’il atteigne 40 % de l’effectif d’ici 2030. Le gouvernement du Canada a pris un engagement tout aussi sérieux à l’égard de l’égalité des genres. Mais les chiffres demeurent préoccupants. Dans de nombreuses régions du monde, y compris au Canada, en Europe et aux États-Unis, les femmes représentent toujours moins du quart de la main-d’œuvre en STIM. Récemment, je lisais le tweet d’une mère qui parlait de l’expérience que sa fille avait vécue lors d’une foire éducative organisée pour les étudiants de niveau collégial au Royaume-Uni. La jeune fille s’était inscrite pour assister à une conférence sur l’ingénierie, mais on l’a redirigée sans la consulter vers une conférence sur le développement de l’enfant, car celle qui portait sur l’ingénierie était réservée aux jeunes hommes. Quel genre de message cela envoie-t-il aux filles et aux femmes? Cela leur indique que même en 2019, les emplois en STIM ne sont pas faits pour les femmes. Aujourd’hui, j’aimerais donc vous mettre tous au défi de faire un effort concerté pour encourager les filles et les femmes à s’intéresser aux carrières dans les domaines liés aux STIM. Quel que soit notre genre, nous avons tous et toutes la possibilité, dans nos domaines respectifs, d’encourager les jeunes filles et de rendre nos processus, notre culture et nos milieux de travail plus favorables à la réussite des femmes en STIM.

Ce qui m’amène à vous parler d’un cinquième et dernier point : pour nous acquitter de nos responsabilités, il nous faut collaborer plus étroitement et plus souvent. Et nous devons nous y attacher en poursuivant un objectif clair. Vous conviendrez sûrement que la relation qui existe entre les organismes de réglementation du Canada et du Royaume-Uni repose sur des bases solides. Nous travaillons efficacement ensemble depuis longtemps, et l’entente de collaboration dans le secteur nucléaire que nos deux pays ont conclue vient formaliser davantage notre engagement. Il nous faut cependant renforcer cette relation de sorte que nous puissions favoriser encore plus l’innovation et la modernisation de notre réglementation.

Je vous explique ce que je veux dire : Il y a un moment et un endroit appropriés pour la souveraineté de notre réglementation. C’est important, parce qu’en fin de compte, nous devons rendre des comptes aux gens que nous desservons. Je crois qu’il est tout à fait logique que nous mettions en commun nos analyses, nos essais, nos modèles et nos recherches dans la mesure du possible. Prenons le scénario où une conception est proposée en vue d’être autorisée dans l’un de nos pays. Elle passe par le processus d’autorisation, est approuvée ou rejetée, puis elle est proposée dans l’autre pays. Est-il logique, dans l’intérêt de la sûreté nucléaire, de la cohérence ou de l’efficacité, de ne pas partager l’information et les analyses préparées par le premier pays au cours du processus initial d’examen de l’autorisation? Aucun organisme de réglementation national n’est tenu de suivre la décision d’un autre pays. Mais une collaboration plus étroite pourrait permettre de gagner du temps, de réduire le dédoublement des efforts et de parvenir à de meilleures décisions plus rapidement et plus judicieusement. Cela pourrait aussi favoriser des relations professionnelles plus étroites entre les membres de notre personnel respectif. Cela nous aiderait aussi à soutenir les pays qui s’engagent dans le nucléaire pour qu’ils fassent les choses de manière responsable et efficace. L’expertise de l’Organisme de réglementation nucléaire, ou ONR, du Royaume-Uni en matière de réacteurs à haute température avec modérateur au graphite, refroidis au gaz a été très utile à mon personnel. Et si jamais l’ONR reçoit une demande d’examen d’une conception de réacteur à eau lourde, je connais des gens qui peuvent vous aider. Une telle collaboration est prometteuse pour l’avenir, car d’autres technologies novatrices se profilent à l’horizon, et nous devrons plus que jamais compter les uns sur les autres et nous soutenir mutuellement. En collaborant plus étroitement, je crois que nous pourrons établir une norme que les autres organismes de réglementation ailleurs dans le monde chercheront à adopter.

Nous pouvons aussi miser sur notre influence accrue pour aider les décideurs, les représentants gouvernementaux et le secteur à trouver des solutions aux défis de nature réglementaire qui seront à l’avant-plan des préoccupations de notre secteur dans les années à venir. Je pense, par exemple, à la gestion à long terme des déchets nucléaires ou au déclassement des installations nucléaires. Une chose est parfaitement claire : en cette ère de changements technologiques rapides, notre rôle est encore plus important. Nous devons agir dans l’intérêt de la sécurité du public, mais aussi dans l’intérêt du progrès de notre société. Nous ne voulons pas être un goulot d’étranglement qui empêche de faire du bon travail et d’innover. Nous constatons déjà l’utilisation de nouvelles technologies et approches dans le secteur nucléaire, ici au Royaume-Uni, au Canada et dans le monde entier. Pensons entre autres à l’impression 3D de pièces, aux inspections à l’aide de drones, et à l’utilisation de l’analytique prédictive pour l’entretien des composants. La vigilance est cruciale dans un secteur aussi important que le nôtre. Nous devons toujours être prudents. Mais nous devons aussi être prêts à accepter et à approuver de nouvelles méthodes lorsqu’il est démontré qu’elles sont sûres et dans l’intérêt de la population.

Il n’y a pas une façon unique d’aborder cette ère nouvelle et remplie de défis. Je peux vous dire qu’au Canada, je m’efforce de positionner la CCSN de manière à ce qu’elle soit ouverte à de nouvelles façons de faire les choses, à condition que le risque soit pris en compte de façon appropriée. Les petits réacteurs modulaires (PRM) sont peut-être le meilleur exemple de cette approche. Ils permettent de transformer des technologies qui existent depuis plusieurs décennies. En général, les sondages d’opinion montrent que la population canadienne appuie ces nouveaux réacteurs, ou du moins y est ouverte. Les gens apprécient le fait que la technologie nucléaire procure une énergie fiable et à faible taux d’émission.  Mais les PRM seront les premiers réacteurs du genre, et le public s’attendra à juste titre à ce que leur sûreté soit démontrée. Mais si le secteur ou nous-mêmes, en tant qu’organisme de réglementation, commettons la moindre erreur, ce soutien public risque de disparaître. Cette situation fait ressortir toute l’importance pour les demandeurs de permis de faire absolument tout le travail nécessaire afin de pouvoir démontrer que les applications ou approches technologiques novatrices proposées ne compromettront pas la sûreté. Voilà probablement l’aspect qui pose le moins de difficulté. À un moment donné, on pourrait nous présenter une innovation pour laquelle l’expertise d’examen n’existe pas, ou encore pour laquelle l’organisme de réglementation ne dispose pas lui-même d’une telle expertise. Essayer de trouver cette expertise ou d’avoir une discussion sérieuse sur la façon de procéder en l’absence d’une telle expertise signifie que nous devons nous appuyer sur des partenaires dignes de confiance et bien renseignés. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis reconnaissante de la relation étroite que nous entretenons avec l’ONR, et je souhaite affermir ces liens encore davantage.

Mesdames et Messieurs, je travaille dans ce secteur depuis plus de trois décennies. Je suis fière de son passé et de nos nombreuses réalisations ensemble. Mais je suis encore plus enthousiaste quant à l’avenir, aux possibilités qui nous attendent et au potentiel qu’il nous reste à réaliser. Cette ère d’innovation et de changement posera certes des défis à notre secteur, comme elle en pose à tant d’autres secteurs solidement établis. Mais si nous faisons preuve de souplesse et agissons de façon responsable, cette ère pourra être marquée par des progrès énormes.
Ensemble, nous pouvons faire en sorte que le secteur nucléaire demeure à la fine pointe des grandes percées technologiques. Nous pouvons démontrer qu’il est possible de préserver la sûreté tout en innovant. Nous avons tous un rôle essentiel à jouer pour faire en sorte que cette vision progressiste de l’avenir se concrétise.

Merci.

Dernière mise à jour :